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1958

Pierre Joffroy était son nom de plume. Maurice Weil celui de l’état civil.
Né en 1922 À Hayange en Moselle, il monte à Paris en 1945 après être passé par Lyon où il s’était réfugié en 1941, rejoint plus tard par son frère Gilbert .
Entré au Parisien Libéré dès son arrivée dans la capitale il réalise un de ses premiers reportages en s’embarquant sur un « rafiot » chargé de juifs européens  rescapés des massacres nazis.

Ici commence l’histoire des carnets dont certains disparaissent à l’occasion de ce voyage en terre de Palestine en 1947.
Il s’agit d’un petit agenda (un par trimestre) sur lequel il note rendez-vous, rencontres, conversations téléphoniques, lectures, sorties, projets et ceux de ses amis.
Le format n’autorise pas le développement comme encore moins les épanchements (même si on trouve quelques cris du cœur).
Ces carnets pourraient être (sont) comme une gigantesque table des matières d’un livre à venir, un vaste index qui renvoie à autant de pages qui ne sont pas encore écrites.
Au commencement était le verbe. Reste à trouver la suite.
À vous de lire ce projet de « livre total ».
À vous de nous donner des informations complémentaires que la lecture de ces 20 premières années (1947-1968) vous inspire.
La suite, 1968-1980, puis 1980-2000, paraîtra dans le courant de l’année 2021.
Les carnets n’avaient jamais été lus, ni déchiffrés avant 2008. Ils ont été photocopiés puis déposés à l’IM.C.(Institut Mémoires de l’ Edition Contemporaine) avec les archives de Pierre Joffroy où ils peuvent être consultés.

Choisissez une année 

2 janvier 1958

Sabathier rend le travail pour Fayard. Oscar Dominguez, peintre, l’ami de Marie-Laure de N. (dont Saby me parlait l’autre jour) se suicide dans son atelier en se coupant les veines. 52 ans.

3 janvier 1958

Visite le matin de Dante et Bernard. Parlé Dominguez, Genêt (dont le Dante porte aux nues le début du « Balcon »), Paule T., Matta, Sabathier (dont je fais l’éloge), A. Camus (que l’on descend de concert).

7 janvier 1958

A la TV hier soir, une nouvelle : les Soviétiques auraient lancé une fusée « habitée » à 300 Km ! Formidable. Mais… ils démentent ensuite cette nouvelle diffusée par les agences de presse.

9 janvier 1958

Robert Theil, mari de Marcelle Franchi, que nous avions bien connu à Grasse, trouvé mort carbonisé dans le Vart. Assassiné. Il avait tué son beau-père en 48, condamné à 10 ans de prison, grâcié en 53, devenu ruffian à plein temps (Marcelle à Tahiti).

10 janvier 1958

Lettre de Calder. Coiffeur. Lettre de Davidson, qui a écrit pour le « Bihar », mais à Cartier-Bresson (et un peu plus confus que ce que je lui ai proposé).
Coup de fil de Chris pour le Brésil.

13 janvier 1958

Visite de Sabathier (il veut épouser Maya Picasso, mais c’est encore une de ces idées qui ne font pas long feu dans sa cervelle).

15 janvier 1958

Visite Obolensky (à qui je dis qu’il y a des possibilités de « corrections » chez Fayard), puis Sabathier qui m’amène Maya Picasso, grande fille brune, assez forte, très libre de propos. (haine de la dernière compagne du peintre – Jacqueline – et elle raconte sa lente et patiente conquête.) Elle énumère les bonnes fortunes de papa – et ses colères rapides, violentes mais courtes, sa peur devant l’imprévu nocturne.

19 janvier 1958

Visite de Pottecher, assez déprimé. Lui ai suggéré un reportage TV sur les grands patrons de l’industrie et du commerce. (Une rafle !)

20 janvier 1958

Collin « intégré » à partir du 1er janvier à PM. Obolensky convoqué chez Fayard pour faire des corrections.

22 janvier 1958

Visite de Rognoni. Il a quitté Europe avec une indemnité pour d’obscures raisons. Il veut travailler avec Vadim (a eu un accident de voiture, père et mère malades). Jovial mais abattu. Une chose inconcevable : à Lacaze, qui l’a fait vider de P.M. , il est venu demander une place ! Dit qu’il ne boit plus.

23 janvier 1958

Coup de fil de Desgraupes pour une émission radio sur Maufrais. A voir, s’ils viennent enregistrer.
Le dictateur Jimenez chassé après une révolte furieuse à Caracas. Otero heureux, je pense. Une lettre de Kateb espérant venir un jour « malgré M. Gaillard » !

24 janvier 1958

L’énergie H maîtrisée, annoncent les Anglais – Mais on le savait depuis longtemps (les Américains s’opposaient à la divulgation, on ne sait trop pourquoi).
Téléphoné papier sur la famille royale hollandaise. Bon, disent-ils.

25 janvier 1958

Desgraupes à la maison avec un technicien pour enregistrer interview sur Maufrais

26 janvier 1958

Dans le bulletin des concerts Lamoureux, je vois que c’est le 16 mars que sera jouée l’œuvre inédite de Boulez commandée par les Lamoureux – si elle est prête.
Entendu Europe l’interview.

27 janvier 1958

Article de Jouffroy sur Saby dans « Arts ». Le médecin venu : tout va bien – debout dans deux mois (mais sur des cannes). Commencé Musil.

28 janvier 1958

Sabathier, alité depuis hier ou avant-hier – fièvre, crise cardiaque, hallucinations. Le médecin croit qu’il devrait se désintoxiquer (alcool), lui, voudrait aller en Suisse. Dans l’après-midi, Croizart s’occupe de la faire admettre dans une clinique. Il veut bien, mais demain (quoique tout le monde, et moi-même, insistent pour ce soir-même : non, il veut d’abord dîner avec ses amis). Finalement, il y va (Gaston averti). Delirium tremens – déclenché par le refus de Maya Picasso samedi.
Vu Menant, déprimé : 4 papiers pas passés, pas d’augmentation, diminution du rôle des rewriters. Je le remonte : qu’il travaille à son « Sahara ».

29 janvier 1958

Croizard téléphone : Sabathier à St-Mandé, calme. Beï blonde.

30 janvier 1958

Coup de fil de Dante : il devait émigrer en Guinée comme secrétaire du gouvernement, directeur de journal. Mais, pas assez payé, il a décliné (songeait à le faire pour s’acheter un appartement).

31 janvier 1958

Coup de fil de St Phalle pour proposer un livre sur les inventions. Mais je n’en ai guère envie.

1er février 1958

Mort de mon frère, il y a 14 ans.
Les Américains ont enfin lancé leur Spoutnik. Visite de Croizard : PM c’est le mal, dit-il. La maison est de plus en plus insupportable. Bisiaux, âme damnée de Maquet, lequel tourne à la folie.

2 février 1958

Le nom d’une cantatrice autrichienne, Kieffer, entendu à la radio m’a fait écrire à Charles K. à Gennevilliers. Mais est-il encore là ? Vivant ?

3 février 1958

Maufrais rentré depuis décembre.

8 février 1958

Des avions français (25 bombardiers B26 et autres) bombardent et mitraillent une ville tunisienne en représailles pour des coups de mitrailleurs tirés sur un avion français : 70 morts, 80 blessés. C’est purement un crime décidé par un irresponsable colonel ou général quelconque. Tout le monde nous condamnera.

10 février 1958

Tout le monde flétrit l’histoire de Sakiet – et cela permet aux Allemands de parler d’Oradour !

11 février 1958

Fait papier sur Ivan le Terrible. Reçu lettre de J.J., empêtré dans une histoire, une liaison avec une actrice. Liliane refuse le divorce (cela dure, me dit-il, depuis 4 ans). Me parle de Colette.

12 février 1958

Mort de Cachin (89 ans).
Visite de Obolensky qui travaille régulièrement maintenant à la « correction » chez Fayard.

13 février 1958

Visite de Hanoteau et Merlin. Parlé du journal, des « instantanés » qui ruinent les écrivains, etc. Beï à la clinique Sabathier qui dit : « Je n’en reviens pas de la rapidité avec laquelle cette maison m’a mis en cabane ! »

14 février 1958

De nouveaux doute, plus profonds encore, sur mes capacités de mener, à bonne fin, une œuvre quelconque.

16 février 1958

Coup de fil de Dante, le film sur le camp de concentration (les 2 hommes) pourrait se faire. Parlé de Collin (qu’il a revu, glorieux), de Sabathier, du voyage de Corée (que je ne ferai pas), du « Brésil » que Chris a commencé de lire.
Lu « La Littérature et le mal » de Bataille.

17 février 1958

Lu Pouchkine et Swift.

18 février 1958

Gatti au fil : parlé du scénario. Il vient demain.

19 février 1958

Gatti à Clichy : travaillé à l’Enclos (les grandes lignes). Kateb, me dit Dante, est rentré d’Italie, grande soûlerie.

20 février 1958

Lu « Le Balcon » de Genêt. Très bon et trop brillant – et un peu phrasé.
Sabathier sorti de clinique, venu à la maison. 1) Songe à partir en vacances, Italie, Suisse, Sicile. 2) Voit Gaston samedi. 3) Voudrait faire un roman facile « genre Truman Capote ».

22 février 1958

Visite de Dante (pour travail) et Saby.

23 février 1958

Bedel téléphone : C’est gagné ! La commission arbitrale m’accorde 500 000 sur 600 demandés. Je rêve gaiement à la gueule de Bellanger.

3 mars 1958

Téléphoné Stibbe : l’avocat Bijou du P.L. refuse de payer à l’amiable. Il va falloir procéder par huissier et saisie.

4 mars 1958

Visite de Galante et Jean Merlin (faire quelques légendes pour un album de photos envoyé par J.P. au président du Pakistan, invité d’une chasse).

5 mars 1958

Carte de Sabathier, de Rome parlant du « très sublime bobinard de la gueuse » et de la « Ste abeille blanche briochante et enceinte ».
Reçu lettre d’une Melle de Lisle, de Maich (Doubs) me proposant de collaborer à un film repris de mon article sur Ivan le Terrible. Accepté, mais…
Émission radio sur Artaud (il y a 10 ans qu’on l’a conduit à Ivry). Paule Thévenin interviewée, et les cris d’Artaud !

7 mars 1958

Envoyé lettre aux auteurs du film pour déposer le scénario de l’Enclos – cachets, etc.

8 mars 1958

Lettre de Sabathier (l’Italie manque d’aristocratie allemande…) et de Flamand (très enchanté du Brésil et qui demande roman, récit, essai).
Obolensky venu – heureux de mon succès contre Bellanger.

10 mars 1958

Visite Rapinat et petit ami du cousin de Gaston (Marie-Hélène voudrait se marier avec Camus, mais hésite).

11 mars 1958

Visite de Collin, en forme, bien « intégré » dans le groupe des instantanés (Maquet, Hoedens, Brisiaux). La Fox demande de porter à 20 pages le scénario. Elle le croit « impossible » – et noir ! Lis « Histoires d’Israël », mémoires de Weizmann.

12 mars 1958

Lu, envoyé par Rapinat, le dernier article de Sartre dans l’Express saisi de la semaine dernière. « La Question », à propos des tortures. Très émouvant et surtout d’une vérité efficace.

13 mars 1958

Manifestation de gardiens de la paix qui bloquent la Chambre des députés. C’est pour réclamer une prime de risque (à cause des attentats d’Algériens) mais cela tourne à l’émeute fasciste. Cris. Harangues. Mort aux juifs. A bas les députés, etc.

14 mars 1958

Le préfet de police limogé – mais le ministre de l’Intérieur, Bourgès-Maunoury, toujours en place.

15 mars 1958

Gatti à la maison : mise au point du scénario qui passe de 6 à 25 pages et des épisodes nouveaux. Coup de fil du Dr Hautier, connu au Mexique. Il est revenu, me dit-il, avec une Porto-ricaine.
Le P.L. m’envoie du papier bleu : il fait appel devant une Chambre civile.

17 mars 1958

Visite de Jacqueline et Jean Diwo. Parlé du P.L. (le Bellanger d’une humeur massacrante ces derniers jours), de Corvol (barbu), de Bazin. Relis « L’Enfer organisé » de Kogon. On reverra cela, j’en ai peur.

18 mars 1958

Gatti pour l’Enclos. 6 mois aujourd’hui que je suis alité.

19 mars 1958

Chez le radialogue. Visite de Bernard, fatigué.

20 mars 1958

Visite de Mennegoz – qui approuve l’Enclos. Je lui parle d’un autre scénario : un ministre dans une ambassade, réfugié.
Visite et déjeuner : Hautier et sa fiancée porto-ricaine. Il cherche à repartir : Vietnam, Cambodge, Ghana. Je lui suggère l’Éthiopie. (Ses camarades, eux, sont « installés » et gagnent 500 000 F par mois. Voilà à quoi sert de courir le monde. Mais il ne les envie pas – et ses idées sont saines.)

21 mars 1958

Coup de fil de Jaeger, producteur de Mennegoz qui doit venir demain avec un André Michel, autre cinéaste, pour un projet.

22 mars 1958

Visite d’Izis, qui m’apporte ses « charmes de Londres » ; s’offre à montrer l’Enclos à Bresson par l’intermédiaire de Marc Bernard, et accepte le projet que je lui soumets : une série de films sur les grands esprits au repos (pour la TV). A 17 h, arrivée de Jaeger et André Michel (metteur en scène) pour me proposer une collaboration pour un film à faire sur une histoire d’enfant abandonné puis revendiqué.

24 mars 1958

Lettre d’Amalfi : Sabathier dans un taxi se fait blesser par la porte et perd son portefeuille. Il me demande de lui envoyer 10 000. Il est hébergé pour le moment chez un Américain écrivain. Envoyé les 10 sacs.
Visite de Dante accompagné de Caucanas qui s’occupe de placer le scénario. On parle de ça (envisage acteurs Lamoureux – Bourvil, etc.).
Le Dr Guérin venu : maintenant le moment des béquilles.

25 mars 1958

Paul Rivet mort. Voilà une perte, une vraie perte.
Lu le journal de Pepys. Que de Pepys dans le monde !

26 mars 1958

Gatti jusqu’à 5 h pour rédiger l’Ambassade – 1ère partie. M’a parlé des débuts de Françoise Sagan comme journaliste à F.S. à l’occasion d’un procès – débuts manqués.

27 mars 1958

Encore du papier du P.L. qui, n’étant pas sûr de son appel, en envoie un autre pour une autre juridiction.
Krouchtchev devient président du Conseil.

28 mars 1958

« La Question » d’Alleg saisi – mais il a déjà été vendu à 65 000 exemplaires.

29 mars 1958

Gatti pour scénario « L’Ambassade ». Journée magnifique.

1er avril 1958

Grève transports : SNCF, métro, bus, éboueurs, etc.
1ère sortie à béquilles dans la « voie privée »

2 avril 1958

Gatti pour l’Ambassade, puis Menant avec sa fille (qui nous raconte « son » roman : le Miel). Lui paraît fatigué. Il ne veut plus faire le Sahara. Avec mon plâtre, je m’étale dans le couloir. Failli m’évanouir. Dante et M.C. me ramènent au lit.

3 avril 1958

Nuit infernale – avec unpied douloureux, impossible à « placer ».

4 avril 1958

Dante à Clichy pour terminer l’Ambassade. Puis Toussaint. Projet de documentaire sur les rats – et un film sur les

5 avril 1958

Coup de fil de Sabathier, retour d’Italie, déconfit et inquiet, dit-il, sur sa santé mentale. À Amalfi, il a fréquenté une intelligentsia de névrosés anglo-saxons.

8 avril 1958

Kateb a écrit à Dante : il est à Tunis. Visite d’Obolensky et de Sabathier qui me raconte ses histoires de Pasitano.

9 avril 1958

Lis « Dix jours qui ébranlèrent le monde » de Reed.

11 avril 1958

Gatti pour l’Ambassade.
Dépression énorme (l’Algérie, l’antisémitisme, le doute sur moi-même, le sentiment de mon incapacité rendu plus criant par les autres – et la maladie dont je suis excédé).

13 avril 1958

Lu la pièce de Dante « Don Tibercio ». De très bons passages, mais le tout n’est pas convainquant. Des coups de sabre à donner. La Fox a sans doute refusé l’Enclos. On le saura bientôt.

14 avril 1958

Gatti téléphone : réunion demain des grands reporters où, à la faveur d’un tour de passe-passe, on espère faire appuyer la position d’un M. Lartéguy, attaquant Wurmser (de l’Huma) pour diffamation. Ce Lartéguy a pénétré dans une cellule de condamnés à mort à Alger avec un microphone et un enquêteur officiel : du travail de flic.

15 avril 1958

Plusieurs footballeurs algériens de clubs français s’éclipsent et filent en Tunisie. Le bruit court qu’ils formeront une équipe du F.L.N.…
A l’association des grands reporters, tout est réglé : on ne se portera pas partie civile pour M. Lartéguy.

16 avril 1958

Chute du gouvernement Gaillard sous les coups de la droite (à propos des « bons offices » sur la Tunisie). Menant à la maison. Il renonce à faire le Sahara pour Fayard. Il est fatigué, atteint, dit-il, de la « Motchite ». Conversation sur l’époque : « Quand on aura 70 ans, dit-il, on se rappellera ces années-là comme celles de la bestialité ».

17 avril 1958

Signé la lettre au Président de la République contre la saisie de la Question et la torture (lancé par Sartre, Mauriac, Malraux et Martin du Gard).

18 avril 1958

Lariboisière pour un plâtre de marche. « Les Frères Karamazov ».

19 avril 1958

Coup de fil d’O. Merlin qui a vu mardi G. Bonheur dont le 1er mot : « J’ai reçu une lettre de Joffroy, des plus énergiques… » Notre politique de « front commun » porte quelques fruits. Menant est augmenté aussi.

21 avril 1958

Coup de fil de Sabathier : il a vu Oppenheimer le physicien (en séjour ici pour donner des cours à la Sorbonne) et lui a donné son « Oratorio ». Il en est si heureux qu’il m’a téléphoné cette grande nouvelle.

22 avril 1958

Coup de fil de Sabathier : « Opp » lui a envoyé un pneu pour l’inviter à déjeuner.
Lecture d’Hérodote.

25 avril 1958

Lariboisière : 3e plâtre en extension. Brr !
Gatti l’après-midi à Clichy. Lui ai rendu « Don Tibercio » avec remarques. Il a modifié la « Gare de l’Est », me dit-il. Le scénario de « L’Enclos » n’est pas refusé : ils voudraient un développement plus vaste et refusent pour le moment de le rendre (nous aurions voulu le retirer).
Gatti, apprenant à Ariane sur ses genoux, un chant balinais : Pia ! Pia ! Pia ! (Le cœur des singes.)

26 avril 1958

Visite de Toussaint, qui veut nous demander à Dante et à moi de diriger une collection, genre Que sais-je ? mais avec photos et dessins consacrée aux sciences modernes.

29 avril 1958

Mennegoz à Clichy : me propose de fournir une « idée » (3 pages) pour un film sur la sécurité sociale à lui commandée (80 000). Lu Einstein « Conceptions scientifiques morales et sociales ».

1er mai 1958

Gatti à la maison déjeuner. Fait le papier sécurité sociale – et un synopsis sur une affaire d’enfant français, adopté par une Allemande (le thème du « Cercle de craie caucasien »).

2 mai 1958

Reçu de Raymond Syte (à Valras-Plage) la revue dont il est le directeur : 5e saison. Des poèmes. C’est un ancien de P.L. À Lariboisière, plâtre ben bi-valve pour la marche. On va commencer sur la pointe du pied.

3 mai 1958

Visite de Collin – qui va bien, a été augmenté de 2 000 et songe à faire entrer sa fille à la « Documentation » du journal. Je lui ai rappelé sa dette, qu’il me remboursera petit à petit.

4 mai 1958

Les jouets successifs auxquels s’intéressait Ariane : bébé (1 poupée rouge), titi (le chien de caoutchouc), babi (l’abeille), nounou (l’ours), mani (marsupilami) et apin (lapin).

5 mai 1958

Il pleut, après plusieurs jours d’été. Coup de fil de Menant : en reportage au Puy, il a fait la cabriole avec la Dauphine de Carrière, son photographe. Pad de mal !

6 mai 1958

Mennegoz : lui ai donné le projet sécurité sociale. (Il a gagné, avec ses enregistrements chinois, le Prix du disque, catégorie documents.)

7 mai 1958

Procès P.L. (appel) remis à huitaine. Visite de Sabathier qui me parle d’Oppie ». Marie-Hélène Viviès, pour la documentation sur le « Bourgeois Gennntilhomme ». Elle se mariera avec Camus. Coup de fil d’un avocat Henzlin (cabinet de Chambrun) qui me demande sur le conseil de Mille ( !) quel genre de cadeau la maharancé de Beroda pourrait faire au prince de Monaco pour la naissance de l’héritier. L’ai aiguillé sur Galante…

8 mai 1958

Selon Viviès, Litran et Saulnier ont quitté Match hier pour Jours de France, comme Clerc.
Pleven échoue à constituer le gouvernement. Les Radicaux n’acceptaient pas la présence au ministère de la Défense nationale du triste, du sinistre Morice.
Mais maintenant, tout va aller plus vite pour l’Algérie. Il semble qu’on va enfin en finir.

10 mai 1958

Visite de Borg, jeune dessinateur ami de « Desnos-Charbar », qui me présente ses œuvres pour publication à P.M. Mauvais. Je lui demande dde travailler, d’épurer, de simplifier et de revenir dans six mois.

11 mai 1958

Visite de Jean Bradley, connu en Israël en 48 avec Armorin, Jeff, etc. Il est public-relation – toujours à gauche et toujours triste et, en plus, écœuré (comme beaucoup de gens qui ont connu les camps de déportation et qui voient comment on a caricaturé leur espérance). Il me propose de lui succéder dans un travail de correspondant canadien et de me procurer des choses par le Px.

12 mai 1958

Touche ce matin premier salaire de cinéma : 80 000 de « Cinétest » (pour « Sécurité sociale » de Mennegoz) – dont 40 pour Gatti.

13 mai 1958

Visite Rapina, fatiguée, et Sabathier, jubilant d’avoir reçu une invitation à dîner d’Oppenheimer.
Emeutes au Liban contre le président de la République pro-occidental. Le vice-président américain Nixon assailli, à Caracas, dans sa voiture (une tournée difficile pour lui).
Rébellion militaire à Alger sous la direction d’un général Massu, à tête de brute, « para » bien entendu. Le ministère de l’Algérie pris d’assaut, un « comité de Salut public constitué » qui envoie des messages au Président refusant d’obéir. À Paris, le gouvernement Pflimlin passe de justesse, grâce à l’abstention des communistes (274-129 voix).

14 mai 1958

Situation aggravée à Alger où le Massu élève encore le ton. Black-out – Radio Alger aux mains des rebelles. Coup de force fasciste typique, message sur message, Marseillaise, etc. Merlin, venu me prendre sur sa vespa pour aller déjeuner avec Ferran, Hanoteau, Ch. De Rivoyre, Haedrich chez Maxim’s (sujet : un journal à faire à 6 ou 7, ce que j’ignorais au début, croyant qu’on allait parler de P.M.). Paris calme sous une chaleur épaisse et orageuse. Maxim’s tranquille (Castans dans un coin avec le comique Reynaud, son interprète. On parle d’Alger, mais « à la blague ». Incorrigible légèreté gauloise… Merlin me dit : « J. Lantier, mon maître ès journalisme, me racontant comment Constans mit à la raison le général Boulanger, mirliflore », etc. Déjeuner : 4 500.

15 mai 1958

Alger calmé. Salan chargé de maintenir l’ordre. Massu protestant qu’il n’est pas un « général factieux ». Les Russes ont lancé un 3e satellite.
De Gaulle annonce qu’il est prêt à prendre les pouvoirs de la république. Fouillé un peu dans mes archives : Colette, Claudie, J. L. etc ?, etc. Quelle impression – une pièce, un roman. L’intervention de De Gaulle – inattendue – complique et gâche tout. Visite de Diwo assez pessimiste.

16 mai 1958

Pflimlin demandera à 11 h « l’état d’urgence » très proche de l’état de siège. La tension grandit.

17 mai 1958

Soustelle à Alger. Ça retombe. Lundi, de Gaulle fera une déclaration.

19 mai 1958

Guérin venu. La faculté m’autorise à marcher plus souvent et sans cannes d’ici quelque temps. Me voilà presque guéri.
De Gaulle a parlé : 6 minutes de déclaration et questions. Il a vieilli d’apparence et de voix. Il ne condamne pas les rebelles et prendrait le pouvoir à l’aide d’une procédure exceptionnelle. F.S. raconte comment Vignon, préfet de Tizi-Ouzou, a résisté aux comiteros de son coin.

20 mai 1958

Détente très nette. La Bourse remonte.
Bellanger m’envoie encore du papier bleu. Nous avions envoyé l’huissier faire une saisie dans l’espoir que le P.L. introduirait un référé. Ils ont choisi « l’opposition sur commandement » – ce qui, d’après Stilbe peut nous mener à 6 mois.

21 mai 1958

Stilbe introduira quand même un référé – et, après si nécessaire, une action pour procédure abusive. Ecrit à Vignon à Tizi-Ouzou pour le féliciter.
Hier, audition du « Visage nuptial » de Boulez et vernissage Saby. Dante y a été. Très content de l’un et l’autre. Saby a vendu déjà trois toiles. Dante un peu démoralisé par le jugement d’un lecteur du Seuil, nommé François Wahl, sur son roman : « C’est de l’avant-garde d’il y a 25 ans ».

22 mai 1958

L’Express paru : Mauriac et Amrouche résignés à de Gaulle, Sartre et Mendès contre.

23 mai 1958

Remis à Dante une lettre pour Wang à Pékin. Il part demain pour la Corée et la Chine. Saby avec lui, très fatigué, livide, à cause des événements, la peinture ne se vend pas. C’est général, dit-il.
Allé au journal avec Croizard. Vu Diwo, Gatard, Obo, etc., mais pas vu Gaston. Atmosphère habituelle mais tout semble résigné, résigné à de Gaulle et à tout.

24 mai 1958

Des « messages personnels » à la radio. Alger en fait autant. Ce soir, à 20 h 15, on annonce que la Corse (Ajaccio du moins) s’est donné des « comités de Salut public ».

25 mai 1958

Toute la Corse aux mains des « Algérois ». Le coup a été monté : un député, un officier para, d’autres encore sont arrivés par avion pour organiser l’émeute d’Ajaccio.

26 mai 1958

Mort de Carco. De Gaulle fait un voyage éclair à Paris le soir. Ça se dessine.

27 mai 1958

Coup de fil de maman, de plus en plus angoissée par les événements, craignant une vague d’antisémitisme.
De Gaulle 3e déclaration : la procédure est en marche. Bordel politique monstre. La flotte s’agite. Alger, Corse. Grèves à Paris. Déclarations partout. CGT, PC, SFIO, etc. Mais Paris calme sous un ciel d’orage. Avec Gilbert, Beï, Jacqueline vu expo Saby et Modigliani galerie Charpentier (vu aussi Pflimlin sortir de l’Elysée dans une grande pétarade). Pluie – Flashes.

28 mai 1958

Pflimlin obtient plus de 400 voix. Ca ne lui suffit pas. Il démissionne pour laisser passer de Gaulle.
Défilé de la Nation à la République : plus de 250 000 personnes !

29 mai 1958

Message de Coty au Parlement : je prends de Gaulle, et si vous ne marchez pas, je démissionne. Lettres d’Auriol à de Gaulle et réponse – où le général s’explique un peu et devient plus humain. La SFIO, de qui tout dépend, se laissera faire douce violence. De Gaulle appelé à l’Elysée, accepte.

30 mai 1958

Tout très détendu ce matin. « On a eu chaud, on verra bien, on est soulagé ! » Opinion générale. Négociations à Colombey avec Auriol et l’inévitable Mollet.

31 mai 1958

Achevé « L’Oratorio pour la nuit de Noël » de Sabathier. Rue Custine pour l’appartement. Il sera peut-être fini pour septembre.

1er juin 1958

De Gaulle passe par 329 contre 224 (Mendès, Mitterrand, de Menthon, Defferre, Gazier, Depreux, Daladier). Premier conseil le soir. Orage formidable sur les ministres.

2 juin 1958

Beau temps aujourd’hui. Écrit à Sabathier pour lui donner mon opinion sur l’Oratoire. Lu « Le Lion » de Kessel, le meilleur de ce que j’ai lu de lui. Téléphoné à Danielle : Gatti à Pyong-Yang.
Tout est voté : pouvoirs spéciaux, pleins pouvoirs pour le mois, réforme de la Constitution.

3 juin 1958

Avec Menant, au journal. Vu tout le monde, sauf Gaston. Menant : « Il n’y a pas beaucoup de types, absents depuis 7 mois, qui auraient été accueillis comme toi ».
Diwo a vu le film de Chris achevé ; il l’a trouvé très bon ; on va faire quelque chose à P.M. Demain, de Gaulle à Alger.

4 juin 1958

Téléphoné à Jeff : il relève d’une opération aux reins. Je lui suggère de faire un ballet du Lion. On parle de de Gaulle qu’il a contribué à appeler. Il me dit que c’était « moins cinq » pour le débarquement des paras.
Lu « Le Bleu du ciel » de Bataille.
De Gaulle à Alger : du délire. Eté sur les Champs-Élysées acheter des vêtements : défilé de St Cyriens ayant rallumé la flamme.
Discours de Gaulle à Alger : il proclame l’intégration. Est-ce encore possible ?

5 juin 1958

Ecrit à Jeff pour lui parler du ballet sur le Lion.
Au journal, vu Gaston, amical. Deux papiers à faire. Atmosphère toujours pessimiste. (Mais je le suis aussi : la guerre civile aura lieu un jour ou l’autre.)
A la TV ce soir, Oppenheimer, le père de la bombe H, qui parle science et conscience (en compagnie de Leprince-Ringuet).

6 juin 1958

Téléphoné Bernard Saby. Lu Simenon « L’homme qui regardait passer les trains ».

8 juin 1958

Coupe du monde : France bat Paraguay 7 – 3

9 juin 1958

Coup de fil de Jeff. Intéressé par le ballet le Lion. Va contacter Auric. Terminé dentiste. Dents en matière plastique.

10 juin 1958

Au journal avec Menant. (Demain, à Versailles à un procès de jeunes criminels.) Coup de fil de Corvol – content d’avoir eu « sa » lettre publiée dans « Paris-Match ».

11 juin 1958

Au Palais de justice de Versailles, dans la « Jag » de Le Bailly pour un procès d’assassins de 20 ans. Sorti déprimé.
De Gaulle répond séchement à une motion du Comité de Salut d’Alger qui voulait infléchir sa politique. Pourvu que cela dure. Stibbe sur de Gaulle : « Nous ne pouvons l’aider qu’en lui faisant opposition ».

16 juin 1958

Lettre de Dante, de Pyong-Yang. À Moscou, il s’est cassé le bras. La Corée l’enchante. Envoyé 50 à Danielle. Elle attend, me dit-elle, un bébé !

17 juin 1958

Imré Nagy, ancien président hongrois lors des journées d’octobre, est fusillé, avec trois autres dirigeants. Pourquoi ? Faut-il que tous les hommes des révolutions finissent ainsi ?
Palais des sports : Ballet Bolchoï.

21 juin 1958

Visite de Calder et Davidson. (Je leur laisse la bouteille de Mezcal.) Obolensky venu dîner et voir la TV pour l’émission de questions : le gros lot. Il a décidé de s’y présenter.

27 juin 1958

Train pour Menton.

29 juin 1958

TV : finale de la coupe du monde. Brésil-Suède 5-2.

1er juillet 1958

À Manton, hôtel du Pin.

2 juillet 1958

Travaillé aux épreuves Brésil. Vu un film de Vadim, « Sait-on jamais ». Tout ce qu’il y a de bon est extérieur à l’idée : images de Venise, musique de M. J. Cl., découpage et montage. Vadim ne semble rien avoir à dire, excepté quelques crudités – hardiesses limitées au sexe.

3 juillet 1958

Du soleil – mais toujours le vent, et debout ! Beï suggère qu’il vient d’Alger où de Gaulle se trouve depuis quelques jours : de fait, quand il fait son geste des deux bras… Impossible de toucher le peintre Grotam Sutherland, ami de Calder, que celui-ci m’avait conseillé d’aller voir. Il doit être en Angleterre.

4 juillet 1958

Envoyé Brésil à Caputo.

7 juillet 1958

Coup de fil de Caillaud nous invitant à manger demain soir la bouillabaisse chez lui.

8 juillet 1958

Chez Caillaud avec d’autres gens : le capitaine du port, sa conquête une grosse fraîche suissesse nommée Eddy et un couple de snobs, les Dulaar.

9 juillet 1958

Retour à Menton.

10 juillet 1958

Invité les Caillaud à dîner au Pin doré. Claude me donne l’adresse de Bernard qui vient d’arriver, me dit que Danielle (en panne sèche) lui a téléphoné pour une aide qu’il a dû donner en maugréant, m’assure que les milieux d’affaires n’ont pas confiance dans l’expérience de Gaulle, me raconte le « coup Dulaar » : la femme a été la maîtresse d’Arnulf, le capitaine et voulait « repiquer » ; Cl. promet d’arranger les choses si elle convainc son mari d’acheter un immeuble (ou une affaire quelconque) très mauvais. Arnulf sera dédommagé de sa dépense sexuelle par une ristourne sur l’affaire.

12 juillet 1958

Envoyé à Bellanger lettre sur l’Algérie.

13 juillet 1958

Bain – le premier d’Ariane. À Monaco l’après-midi.

15 juillet 1958

A San Remo par le car. Mauvaises nouvelles : l’Irak en crise anti-occidentale, les Américains débarquent au Liban. Même atmosphère que Suez (journaux, conversations).

17 juillet 1958

Tempête, orages, pluie. Bernard et Paul Jacobs descendent de Bargemon. Déjeuner au Pin doré, puis visite au cimetière marin. B. file aux Libellules où on l’attend avec Paul. Golf miniature. Bernard, de retour, parle de son travail : il paraît reposé, et va faire quelques toiles pour pour un Cordier qui va le manager désormais (il l’espère). La situation internationale l’inquiète. Il n’est pas le seul. Le P.L. a réussi à éviter la saisie et à faire reporter les débats à octobre.

18 juillet 1958

Coup de fil de maman de Hayange. Elle m’enverra 60 000 lundi ou mardi pour boucler mon budget vacances.

19 juillet 1958

A Monaco, casino. Corvol venu à Menton ne nous a pas trouvés.

22 juillet 1958

Les beaux-frère et sœur s’en vont après visite des Colombières (lhôtel coûte 4 900, le nôtre 2 400).

24 juillet 1958

Vu « Le Pont de la rivière Kwaï » à Menton. Bon, mais pas encore assez appuyé.

25 juillet 1958

Déjeuner à Monte-Carlo avec les Caillaud.

27 juillet 1958

Train pour La Seyne. Arrivé 18 h 15. Revu Ariane. Télé : « Drôle de drame ».

30 juillet 1958

Reçu lettre de Corvol, ravi d’avoir fait lire ma lettre à Bellanger à tout le monde. Avec Éric chez les Maufrais. Ils étaient là tous les deux, lui amaigri, las, toussant ; elle, en meilleure santé mais toujours passionnée. Elle m’a réservé l’accueil habituel… le père est toujours le même brave, honnête et franc bonhomme.

31 juillet 1958

Re-lettre de Corvol et de Bernard qui « sort seulement depuis hier d’une annulation générale ».

1er août 1958

Quitté La Seyne par le Mistral. A.P.ris à 23 h. Lettre de Dante qui reste en Corée jusqu’en septembre. Cela va lui coûter sa place à Libé mais les Coréens lui offrent 200 M pour le film : ce serait criminel, comme il l’écrit, de ne pas risquer le coup.

2 août 1958

Avec Gil et Jacqueline, monté pour la première fois à l’appartement et sur la terrasse. Parfait.

3 août 1958

Krouchtchev vient de faire une visite inopinée à Mao à Pékin. Il y a sûrement quelque chose de grave là-dessous (sauf la possibilité que ce soit en vue de la conférence au sommet).

4 août 1958

Au journal, vu Collin, Obo, Gaston (qui vient d’écrire un « De Gaulle », mouture d’un premier livre paru il y a longtemps). Avec Rabanite, le décorateur du journal, et Beï à la maison Custine pour discuter de la bibliothèque.

5 août 1958

Commandé biblio.
Journal : Collin me rend 20 000 et Sabathier me dit qu’il va se marier avec une Américaine (Miss Fleming), dotée d’un enfant et d’une immense fortune.

6 août 1958

Revu « Le Dictateur » de Chaplin. Toujours excellent et la fin toujours longuette.

7 août 1958

Dans l’après-midi, Beï et moi partons avec Segonzac et H. Chandet dans la maison de campagne de celle-ci à Villennes. On y dîne. Le paysage est beau dans cette boucle de la Seine – mais quelle pluie… Vu dans l’Express d’aujourd’hui une photo de Corée : Gatti y figure, le bras en écharpe.

9 août 1958

Un sous-marin atomique, le Nautilus, traverse le pôle Nord en plongée. Rien de plus admirable – mais les commentaires ! (L’Amérique peut attaquer la Russie de plus près – Réponse aux Spoutniks, etc., etc.).
Tante Jeanne téléphone, désespérée : deux coups de fil émanant de la Croix rouge lui disent de ne pas s’inquiéter pour son fils, parachutiste à Tebessa. Elle n’avait rien demandé. Est-il blessé ? prisonnier ? Elle essaie de joindre Tebessa : communications interrompues. Je fais faire une enquête par Grunebaum et Camus.

11 août 1958

Lettre de Dante – en anglais, espagnol, italien, russe, chinois et même roumain.
Lu dans un numéro des Lettres nouvelles de nov. 57, un article sur Musil, un autre sur Lowry. Deux hommes d’un seul livre…
Grunebaum : « Alger répond que ton cousin ne figure pas dans la liste des blessés ; il est peut-être prisonnier ». Tante Jeanne : « Ca y est. Il est prisonnier. Je le sais par le député que j’ai contacté » (peut-être Duclos).

12 août 1958

Aujourd’hui Grunebaum : « Il est sain et sauf. Pas du tout prisonnier. Notre correspondant l’a eu au bout du fil ». Je téléphone à Montreuil : sa mère folle de joie.

14 août 1958

Rêvé bizarrement de mon ami d’enfance (suicidé) Donald Simon : il était englouti dans une cuvette de lavabo et je criais : « He is the greatest actor in the world ! »
Lettre de Vignon, mis à pied après le coup d’Alger et un peu amer.
Mort de Jolliot-Curie à 78 ans, du même mal que sa femme. Il se savait condamné depuis longtemps.

15 août 1958

A midi, déjeuner au Ruc avec Calder et J.P. Cartier. Remis un papier sur Anne Frank. Conversation avec Vialatte, à l’American Legion, sur les jésuites en Chine, l’existence de dieu, l’amour et autres choses.

16 août 1958

Vu au cinéma « Mon oncle » de Tati.

17 août 1958

Les Américains ont tenté de lancer une fusée dans la lune, ou autour d’elle – à 13 h 18 au cap Carnaveral. Échec total. La fusée tombe après 77 secondes.

18 août 1958

Dans l’atelier industriel où l’on fabrique le mobile de l’Unesco, rue de Picpus, avec Calder et J.P. Cartier. Camus photographie.
Coup de fil de Danielle, de Roncé-les-Bains. Elle va rentrer et a besoin de quelque argent. Terminé Gobineau.

19 août 1958

Envoyé 20 à Danielle.

20 août 1958

Déjeuner avec Calder, puis je l’ai mis en contact avec Gaston.

21 août 1958

Coup de fil de Caucanas qui veut reprendre le projet de L’Enclos. Philippe Thibault vient déjeuner à Clichy. (Danielle attend son bébé pour dans 6 mois, dit-il aussi.)

22 août 1958

Au journal, remis papier Carnaveral. Prouvost là, toujours pétulant. Sabathier dit qu’il sait ce que de Gaulle veut être : il veut être Sabathier, mais il ne peut pas.

23 août 1958

Vu « Quand passent les cigognes », le film soviétique. Excellent.

25 août 1958

Vu Caucanas au journal. On va essayer de lancer « Echéance à l’aube ». Il me dit que Dante a signé des traites pour 2 millions peut-être dont la première échéance arrive en octobre.

26 août 1958

Carte de Nicolas Obolensky. Il est en Grèce, à Athènes et repart pour Rhodes…
Vu Antonio Bandeira, peintre brésilien abstrait – que m’a indiqué Calder – pour le livre. Allé chez lui, vu ses toiles (intéressantes mais il manque un rien).

27 août 1958

À la sortie de Paris, contrôles de police ce soir : conséquence des attentats FLN d’hier contre des garages policiers et des dépôts de pétrole.
Sabathier s’est fait admettre une seconde fois dans une clinique. (Il m’a dit que l’Américaine et son gosse sont chez lui.)

28 août 1958

Lettre de Maufrais – me demande d’attendre avant d’intervenir pour sa retraite. Vu Caputo au Seuil pour le Brésil (photos).

30 août 1958

Visite de Léonce, le cousin de ma mère. Il m’a demandé de lui prêter 10 000 F – bien qu’à l’entendre il n’en ait pas besoin ; il était probablement à demi ivre. Je lui ai donné 5 000 qu’il me rendra lundi sans faute ! Cela m’étonnerait.

31 août 1958

Coup de fil de Danielle, rentrée de vacances. Elle a reçu de l’argent de Chris Marker. Le percepteur a saisi une partie du salaire de Dante. « Le Poisson noir » est édité. Quelqu’un veut monter une des pièces.

1er septembre 1958

Vu Danielle chez elle – avec Annelore et l’Inommé. Elle semble prendre fort bien l’absence de Dante jusqu’en octobre.
À Match une dactylo des informations a une crise de nerfs. Police-Secours l’évacue.

2 septembre 1958

Vu, avec J. Caputo, la mise en page du Brésil. Bardet m’expose son projet : une revue mensuelle (200 p, beau papier, illustrations, 500) qui remplira le vide des revues actuelles (NRF), des hebdos de luxe (Réalités). Pour se cultiver, dit-il, l’homme moyen n’a que Match. Le reste est rebutant. Il m’offre une des deux rédactions en chef. Le premier numéro dans un an… Je donne un oui de principe. Déjeuner avec lui.
Lettre de Bandeira sur les prénoms brésiliens qu’il désire voir écrits à la brésilienne. On lui donnera satisfaction. Téléphoné Jeff : « Bradley ? Une infecte petite fripouille ».

3 septembre 1958

Coup de fil de Caucanas : il a parlé du film à l’acteur R. Lamoureux qui s’y intéresse.
Match saisi par Alger. Je crois bien que c’est la première fois. Le cabinet de Gaulle est furieux. Les extrémistes d’Alger commencent à faire des conneries.
Thérond pris entre Lacaze et Chaland, tous deux enragés contre lui. Chaland finira par avoir sa peau.

4 septembre 1958

De Gaulle a présenté sa Constitution, place de la République. Bagarres.
Coup de fil de Lavigne, rentré de Corée : Dante va bien (il part pour la Chine où il va rester 3 semaines). Le film se poursuit.
Match reparaît à Alger : ils avaient demandé qu’on ôte la mention des réceptions du FLN (émissaires secrets) par de Gaulle – et qu’on dise que Salan avait mangé 3 fois avec de Gaulle !!!

5 septembre 1958

On dit ici que Kateb aurait été l’un des FLN reçus par de Gaulle en secret. Il serait journaliste à Tunis.
Au George V, invité par Bandeira à prendre l’apéritif avec Baby Pipratari, un héritier brésilien, un « play boy », à la voix douce, qui mange la fortune de ses parents (mais, il n’y arrivera pas… il y en a trop). Autres invités : deux journalistes brésiliens – et le secrétaire de Baby, un Anglais en blazer timbré d’un écusson (il paie tout, Baby ne touche pas l’argent).

6 septembre 1958

Lettre de Bernard – qui va mieux « depuis qu’il est seul », qui travaille, mais qui pour ses « états d’oraison » a besoin de poisons qu’il me charge de lui trouver, si je peux.

8 septembre 1958

Reçu du Seuil la Sibérie de Dante – et surtout le Poisson noir, sa première œuvre imprimée.

10 septembre 1958

Téléphone à Stibbe pour l’escroc.
Sabathier sorti de sa maison de santé, part pour un mois à Londres comme correspondant du journal. Reçu et renvoyé épreuves des notes Brésil.

11 septembre 1958

Avec Menant et Chabrun, vers 8 h, à l’hôtel Paix, rue St-André-des-Arts, où réside le Bradley. Il n’y était pas, paraît-il. Il était de sortie. Le soir, après avoir dîné avec Beï chez les Menant, retourné. Le gardien de nuit, un petit algérien, nous dit qu’il venait de sortir, qu’il allait revenir. Au bout de 10 minutes, je reviens avec Menant : l’individu était là, dans un fauteuil, un peu surpris. Il a à peine paradé ; tout de suite anéanti par la pauvreté de son propre système (j’étais à Alger, j’allais te téléphoner, etc.). Il me signe un reçu et promet de me rendre la moitié demain à la Belle Ferronnière. Je suis sûr qu’il ne pourra pas. Je l’ai prévenu que je porterai plainte – tout ça devant le veilleur attentif et partagé : retour 23 h 30.

12 septembre 1958

Fini « Le Dr Jivago », de Pasternak. Très bon. Surprise : si Bradley n’était pas là, il avait laissé une enveloppe contenant 20 000. Il écrit qu’il donnera le reste lundi.

15 septembre 1958

Bradley pas au rendez-vous, mais téléphone le soir : il propose un paiement échelonné, ce que j’accepte. Vu Chateauneu au journal pour lui parler de la proposition de Bardet. Il réfléchira sur le sujet.
Soustelle mitraillé par le FLN dans son auto à l’Etoile, échappe à la mort. Je suis arrivé peut-être ½ heure après. « C’est un employé du métro qui a été tué !… C’est malheureux à dire, mais tous ces Algériens, faudrait les enfermer ».

16 septembre 1958

Hier : nos deux montres arrêtées à 5 h 30. Des allusions portant à la maladie. Le coucou arrêté. Aujourd’hui, un « V » à l’église.
Lettre de Dante, de Corée. Le film continue. Il revient, lui, en octobre avec un roman dans la tête : « La Treizième revient ». Me reproche de ne pas écrire. Cette idée ! (lettre calligramme).
Braderie à Hayange : au téléphone, ma mère me dit qu’ils n’ont fait que le 1/3 de l’année dernière (cause : le referendum). Vu Marchal chez lui. Toujours le même brave type.

18 septembre 1958

Au Seuil, puis déjeuner avec Bardet et F.-R. Bastide (mon co-rédacteur en chef futur) au Pavillon du Lac, parc Montsouris. Discuté contenu possible (Inside France, scénarios), de « La Véranda » – c’est un faux titre que j’ai proposé.

19 septembre 1958

Pneu de Bradley. Ses retards sont involontaires, il paiera lundi…
Au journal, ils ont organisé un sweepstake-referendum : il s’agit de donner le pourcentage de oui (personne ne croit qu’il pourrait y avoir un non). L’atmosphère est lourde. Les gens redoutent le pire. « La police devient de plus en plus puissante ».

20 septembre 1958

Vu « Un condamné à mort s’est échappé de prison », de Bresson. Très bon.

23 septembre 1958

À l’ambassade du Brésil, vu l’attaché culturel Calero pour divers renseignements. Vu Gaston : nous déjeunons samedi ensemble. Parlé du journal : papier atome, les grands chefs d’État…

24 septembre 1958

Rue Croix—des-Petits-Champs : radio Monte Carlo ; pour un bavardage sur J. Verne (dans le cadre de l’émission P.M.).
Lu « Les cités de la colombe » de James. Magnifique tragédie en complet veston.
Campagne referendum : les panneaux pas toujours remplis, quelques bagarres sanglantes (mais pas en grand nombre), division profonde des esprits.

25 septembre 1958

A force de songer au vote (oui ? non ?) Beï a des insomnies. Elle ne sait plus quoi faire. Au Seuil, Bardet, Bastide. Nouvelle réunion pour la Véranda.
Vu Danielle. Prêté 20 000. À P.M. ‘Non’ (Mille, Hanoteau, Diwo, Chaland et quelques autres).

26 septembre 1958

Au meeting à Clichy, à l’école Jean-Jaurès, de l’UGS. Orateur : Stibbe. Lettre de Bernard Saby, demandant 5 000. Il est sur le point de vendre des toiles.

27 septembre 1958

Télévision : magazine du Temps passé. Evocation de Munich : « La Paix » sauvée ! Daladier acclamé, etc. Bonheur se décommande pour le déjeuner.

28 septembre 1958

A voté. Une chose frappante : la queue à tous les bureaux. Les abstentionnistes se sont dérangés et certainement pas pour le « Non ». Premiers résultats : le « Oui » l’emporte par des majorités écrasantes : 70, 80 et même 90 %.

29 septembre 1958

En moyenne : 80 % oui, 20 % non. Moins de 15 % d’abstentions. L’Algérie : Oui à 90 % et plus. L’outre-mer : Oui, sauf la Guinée.
« Oui massif » écrivent les journaux à qui mieux mieux. De massif à Massu…

30 septembre 1958

Théâtre des Nouveautés : la pièce de Castans ‘Auguste’, avec F. Reynaud. Amusant.

1er octobre 1958

Au Seuil, Bardet, Bastide pour la Véranda (son vrai nom, trouvé par Bardet est « Soleil ») – puis dîner.

6 octobre 1958

Salon de l’auto (la Floride, décapotable 850 000). Vu les Marchal. Il m’a relié « Le Poisson noir » pour Dante.

8 octobre 1958

Lettre de Dante – de Chine. Il revient fin octobre, après avoir été au Sinkiang et au Kwangsi. Fait un scénario, 5 reportages, un roman et une pièce. A vu Wang.
Seuil : Bardet, Bastide. Maquette. Discussion sur les collaborateurs.
Le pape se meurt depuis ce matin. Vu Pathé journal, rue Francœur (M. Alexandre et Champelur). Ils veulent que je collabore avec eux, d’abord pour le Jules Verne (paru dans P.M. ce matin), puis pour d’autres sujets.

9 octobre 1958

Après 19 ans, 7 mois, 7 jours de règne, le pape Pie XII mort à 3 h 52 ce matin (267e pontife suprême). Vu Hautier qui va partir pour Saïgon, comme médecin contractuel. Il est marié avec sa porto-ricaine.

10 octobre 1958

Téléphone Stibbe : après avoir gagné devant la commission, et devant le juge de référés, nous perdons devant le tribunal de 1ère instance qui casse le jugement. Deux possibilités : la cassation (des années) et les Prud’hommes (plus rapide). En attendant, il reste encore un appel devant la Cour pour mardi.
Cessé de fumer.
Envoi d’une fusée américaine vers la lune.

13 octobre 1958

La fusée américaine a échoué à 118 000 km – à 1/3 de la distance.

14 octobre 1958

De Gaulle ordonne aux militaires de se retirer des comités – et exige des élections ouvertes à tout le monde (c’est à dire le FLN). Ferhat Abbas, de son côté, demande l’ouverture de négociations mais sans préalable. C’est le dégel. Stibbe le pense aussi. L’ai vu au Palais, où je suis allé avec Beï pour l’instance devant la 1ère chambre de la Cour d’appel (là où fut jugé Pétain). Pas un chat sauf nous. « Ce modeste journaliste chargé de famille ».

15 octobre 1958

Gentille lettre de Kateb (de Milan, bibliothèque Feltrinelli).
Les ultras en fureur. Veulent manifester demain. Le P.L. est le seul quotidien à ne pas mettre ses titres sur Alger. Le tout est renvoyé à la page 10.
Dîné chez J.-P. Cartier à la Muette. Trouvé en lui un grand ami de Saint-Simon. Davidson devait venir, mais toujours pas là à 24 h.

16 octobre 1958

À Pathé journal, vu la directrice. On m’envoie un chèque (25) pour ma collaboration à Jules Verne. Revu au Seuil le Brésil pour la dernière fois.
Echec d’une manifestation des ultras algériens contre de Gaulle : la galéjade se démasque.
Danielle et ses enfants à déjeuner, midi. Visité l’appartement.

17 octobre 1958

Allé ce soir chez H. Chandet avec les Menant et Segonzac.
Tous les journaux – y compris l’Huma – approuvent de Gaulle. C’est une chose qui ne s’était plus produite depuis je ne sais combien d’années.

21 octobre 1958

Dîner à Saint-Germain avec Gaston B. Explique ses problèmes (Thérond, le patron, etc.). Très franc entretien. Ne lui ai rien demandé. M’a parlé de sa fille, qui va divorcer et qui « souffre de la volonté » ; de son autre fille qu’il garde à distance de Paris, de ses poèmes. Reconnaît qu’il est mangé par P.M., par l’argent ; admire ceux (les peintres) qui sont capables de rester pauvres.

22 octobre 1958

Au Seuil, avec Bardet, Bastide. Maquette – Personnel (2 rédact. En chef, 2 rédact. fixes, 1 secrétaire de direction, 3 dactylos, etc.). 200 pour réd. En chef pour commencer, 150 pour les rédacteurs.

23 octobre 1958

Pasternak, Prix Nobel (une récomprense méritée, mais un mauvais coup « politique » de toute évidence).
Conférence de Gaulle à Matignon. Offre aux chefs FLN de venir discuter avec lui à Paris. La France aura sa bombe atomique. Voix calme, lente, un peu fatiguée, brisée, et très convaincue.
Il y a deux ans, la Hongrie.
Visite du chantier. Là, mauvaise surprise : un supplément de 15 000 F (le fameux « paramètre »). Du coup, j’ai décidé de repousser l’achat de la voiture.

24 octobre 1958

Pasternak accepte le Prix, mais les officiels de Moscou sont indignés, enragés. Steinbeck voit aussi, dans le Prix un mauvais coup.

25 octobre 1958

Le FLN refuse l’offre de de Gaulle – n’y voyant qu’une demande de reddition sans conditions.

28 octobre 1958

Déjeuner chez Laurent (av. Gabriel), avec Gaston – invités par Pathé (Mme Audibert, Champetier et Alexandre). Décidé de désigner un jeune pour faire l’intermédaire entre eux et nous.
À la TV de PM, élection et proclamation du nouveau pape Jean XXIII.
Au nouveau palais de l’Unesco, craquant neuf, salle de conférences concert Orient–Occident (Sitar de Ravi Shankar, Improvisation S. Mallarmé et Le Marteau de Boulez). Petrus là, en queue de pie, un peu plus gros, mais la même figure. À la fin, lui ai serré la main : « Cela a fait du temps », dit-il. En effet. Vu Souvt, Paule, Robbe-Grillet.

3 novembre 1958

Lettre de Pasternak à Krouchtchev le suppliant de ne pas l’expulser de Russie – ce qui serait sa « mort ».

4 novembre 1958

Couronnement de Jean XXIII.
Présenté Giquel à Pathé-Journal. Il sera notre intermédiaire.

5 novembre 1958

Au Seuil, vu Chris. Reçu le premier Brésil. Vu Montigny, attaché de presse. Bavardé avec lui. (Il pense que le Seuil finira par décrocher le Goncourt, malgré l’opposition Hachette et Gallimard.)

6 novembre 1958

Churchill reçoit à Matignon la Croix de la Libération. Très vieux, appuyé sur une canne, frigorifié dehors, à peine plus vivant dedans.
Cocktail du Seuil au Pont-Royal avec Beï, Menant. Du monde. On y prépare le Fémina qu’on espère remporter.

10 novembre 1958

Chaque nuit, je surgis au Vatican et j’y procède à des réformes considérables.
Au journal, Papeloux me confie un manuscrit à lire et à coter (une « œuvre » de l’entourage Prouvost – et probablement, il ne veut pas se mouiller).

11 novembre 1958

Téléphone Gatti retour depuis hier, venu de Moscou – brouillé avec Bonnardot ; a vu Wang : est stupéfait par ce qu’il se passe en Chine (les petits hauts-fourneaux).

12 novembre 1958

Au Seuil, avec J.B., FRB et une demoiselle qui s’occupera de la fabrication. Vu Gatti au Seuil pendant ¼ d’heure. Il signait le Poisson noir. Conférence « Soleil ». Puis dîner chez Bardet avec FRB. Bastide promet de m’aider pour Gatti.

13 novembre 1958

Diwo m’apprend que André Bazin est mort : enterrement demain.
Déjeuner avec Gicquel au Cabaret, av . Franklin-roosevelt invités par Champetier et Alexandre. Puis, chez Dante qui me remet mon cachet en chinois (fait par Wang), des cigarettes, etc. Chris s’y trouvait : parlé du « Soleil » : il y participera clandestinement.
Vernissage Bandeira : je lui remets Brésil. Journal : collin écrasé par un papier : je surveille l’accouchement.

14 novembre 1958

Lettre de Maufrais. Concert Pleyel : Webern (une Passacaille op. 1 tonitruante) , Berg (Suite lyrique) et, dirigé par Stravinsky, les Thréni, sa première œuvre dodécaphonique (il m’est apparu plus petit, déplumé, cassé qu’à Lugano – mais les gestes sont les mêmes. Vu Dubois, Michaux, Suzanne Thézenas, Lifar – mais pas de Paule, ni de Petrus, ni de Bernard.

17 novembre 1958

Au Seuil, signature des Brésil. Vu Gatti.

18 novembre 1958

Th. De St-Phalle au journal, puis à l’American. Je lui arrange ses légendes pour « Les grands travaux » de Bonnefous.
Au Seuil, vu Gatti et Chris. Fini de signer au journal, réussi à faire accepter Gicquel pour la Mauritanie (après lutte contre Thérond hostile). Le soir, chez nos voisins futurs du 7e et les autres co-pro de la Résidence Custine pour agir contre les suppléments. Ils ont un perroquet nommé Gaston qui siffle la marche du pont de la rivière Kwaï.

19 novembre 1958

Seuil, puis déjeuner avec Chris chez Yan. Parlé de « Soleil » (il n’aime pas le titre). D’accord pour travailler dans l’équipe « clandestine » – suggère d’engager Faucheux, metteur en page du Club des libraires (maquettiste hors pair). En ai parlé par fil à Bastide – assez pour.
En quelques jours (et c’est la première fois que j’entends cela) Th., Chris et une personne me disent que j’ai l’air plus jeune que mon âge. Cela veut peut-être dire que je vieillis.

21 novembre 1958

Au journal, vu de 15 h à 18 h Cartier Bresson, retour de Chine. Je réécris son papier.

22 novembre 1958

Avec Gavelle, dans un café de la Custine Str., à discuter lorsque je vois Lacaze. Ce café est tout simplement la permanence du candidat Le Tac (dont Lacaze est le suppléant).

23 novembre 1958

Élections : pas un chat dans les bureaux. Cela se sentait d’ailleurs depuis longtemps, le désintérêt est complet. 25 % d’abstention. Pertes communistes, montée UNR, Mendès-France battu. 40 députés, le reste en ballottage.

24 novembre 1958

Avec les 70 députés d’Algérie, ce sera la Chambre la plus à droite qu’on ait vue depuis longtemps.

25 novembre 1958

Rue Custine. Au journal, avec H. Cartier Bresson pour le 2e épisode. Lettre de l’oncle Daniel me remerciant du livre. Il a 96 ans.

30 novembre 1958

Quelle Chambre ! 190 UNR, 120 droites, 50 MRP, 40 SFIO et 10 PC… Battus : Cot, Defferre, Mitterrand, E. Faure, Tixier-Vignancourt, Morice, Lacoste. 25 % d’abstentions.

1er décembre 1958

Glissant a le Prix Renaudot avec « La Lézarde ».

2 décembre 1958

Messe à St-Honoré-d’Eylau pour le mariage Viviès-Camus (le colonel Bigeard en tenue de gala ; Menant le prenait pour le Suisse). 18 h : réception au Lutecia. Revu Rognoni en meilleure forme. 21 h 30 soirée de musique : Webern, Boulez, Schönberg chez Mme Germain (du clan Tézenas), 7 av. Foch. Vu Toussaint, Jacobs, Flinker, Souvt, disparu avant le souper par petites tables.

3 décembre 1958

Vu Cartier-Bresson qui est très ennuyé de devoir signer un texte qui n’est pas de lui. D’ailleurs, je lui donne raison, et l’on fera seulement des légendes

4 décembre 1958

Vu 16 h C. de Lisle, cette Suissesse qui rêve de film et est fiancée à un metteur en scène russo-yankee (V. Skoloff, film sur Townsend). Studio Raspail, vu le film de Chris : « Lettre de Sibérie ». Excellent.

8 décembre 1958

Dîné bd Henri-IV avec Petrus – sujets : Saby, Jacobs, lui Petrus et l’Allemagne, Dubois et Match, le Tout-Paris, Souvt et Strobel, de Gaulle et la nouvelle Chambre, Dante et la Chine, le communisme et l’Amérique du Sud, etc., etc.

9 décembre 1958

Reçu quelques compliments pour le Brésil : Vialatte, Izis, etc. Porté à Gaston un petit tableau de Michaux (le totem rouge).

10 décembre 1958

Gaston content du tableau de Michaux qu’il trouve beau. Avant d’aller au Seuil, promenade bd de Port-Royal, av. de l’Observatoire, le Luxembourg sous la pluie (une manifestation d’étudiants au rond-point de la statue Ney). Seuil : Bastide, Noirot, Bardet. On sera payés à moitié de janvier.

12 décembre 1958

Vu « Les Tricheurs », de Carné. Juste passable.

13 décembre 1958

Déjeuner chez J. Caputo avec Dante et Chris. Lorsque je lis le compte rendu pour la revue, quelle consternation ! Chris se défile, Juliette mollit, Dante s’interroge. On ne semble pas vouloir me faire crédit.
Concert salle Gaveau avec des œuvres de Anny (très applaudi), Earl Brown, Jansen et le Pierrot lunaire. Vu Souvt (ou plutôt l’ai entendu pousser un de ces chut sifflants à la moscovite qui terrorisent une salle).
Dîner chez les Toussaint avec Dante et Brion. Discussion sur le communisme en Chine avec un Dante par moments hors de lui.

14 décembre 1958

Achevé le roman d’Aragon « La Semaine sainte ». Bon.

15 décembre 1958

De Gaulle dans une lettre à Salan : « Je vous tiens pour un féal de très grande qualité ». (Ce style devient inquiétant.) L’article de Bonheur sur le Brésil paru.

16 décembre 1958

Ecrit à Chris pour mettre les choses au point.
Bellanger : le coup des 100 000 de feu Bazin et des 11/12e du mois double (parce qu’il est mort en novembre).

17 décembre 1958

Coup de fil de Dante : Chris voudrait tourner « L’Enclos ». Il nous invite à voir « Treichnillé », film de Rouch, vendredi matin.
Revu « La Grande illusion » : encore bon, mais ça passe moins bien.

19 décembre 1958

A Filmax, Champs-Élysées, vu ce matin un documentaire de Rouch « Treichnillé » : la vie de quelques Africains, commentée par eux-mêmes. Très bon.
Soirée Callas à l’opéra. Tous les journaux, toutes les radios pleins de ces conneries mondaines – le style prima donna tristement ressuscité.

20 décembre 1958

Déjeuner à Clichy : Gatti et Bernard (mais celui-là tard, grippé). Parlé de la revue. Bernard en fera partie comme « dispatcher » scientifique et aussi pour la partie peinture. Ivre de joie – parce que cela lui permet de laisser là les démarches auprès des marchands, d’habiter Monaco en attendant de s’installer à Menton. Je lui donnerai la moitié de ce que je toucherai en janvier et l’autre moitié à Dante.
Dante parti à 20 h après avoir parlé revue, Bonnardot, Corée, et son prochain roman. Petrus a fait écrire le bouquin sur lui par Goléa. Cela revenait de droit au vieux Souvt – qui est rempli d’amertume.

21 décembre 1958

Election de de Gaulle comme président de la République – dans l’indifférence générale.

23 décembre 1958

Vu l’avocat D. Weil ; il m’accompagne chez les fripouilles. À la maison, payé le menuisier.
Allé au Seuil, vu Chris et J. Caputo (avec qui au Royal : elle me dit que Chris a lu ma lettre, qu’elle l’a touché, qu’il marchera avec nous mais sans le faire trop voir- – Vu ensuite Bardet, Bastide : un coup du sort, les financiers se dérobent effrayés. On se contentera d’une revue de 48 pages. Arrivée de la belle-mère et d’Éric.

26 décembre 1958

15 h chez Bernard, avec Dante et le mathématicien Lazare. Discuté de la revue. Revenu avec Dante – qui me raconte les démêmés de Boulez avec Souvt (et tout le monde).

27 décembre 1958

Dévaluation de 17 %. Convertibilité du franc, PTT 10 % plus cher, tabac, impôts nouveaux, etc., etc. Vu Halphen de Paris-Presse – venu « m’interviewer» pour la rubrique T.V. de son journal.

29 décembre 1958

T.V. Lectures pour tous (exceptionnellement le lundi). Je passe pour le Brésil, entre Mme Tabouis et M.P. Fouchet et Gérard Boutelleu.

30 décembre 1958

Signé avec Me D. Weil. Reçu les clés.
Dante me téléphone dans la soirée : il m’annonce différentes choses, sans grande importance – et in fine : « Je suis le nouveau chômeur ». Libé le remercie.

31 décembre 1958

Au Seuil vu Bardet : on n’aura plus que 50 000 – Vu Chris ensuite à qui j’explique le problème de Dante (licencié de Libé) et que je voudrais faire entrer dans la Revue « en titre » (et pas simplement lui refiler les 50 000).